Sur l’islam et l’islamisme : ce qu’il faut savoir

Pour François Ruffin, respectueusement

   L’islam se pose d’entrée comme une religion, monothéiste, particulière, fondée sur un écrit dicté. Et que rien ne permet de confondre avec l’islamisme. D’où la nécessité de connaître et faire connaître l’islam et l’islamisme si l’on veut balayer la confusion qui nourrit à la fois l’islamophobie et l’antisémitisme populiste.

Penchons-nous sur l’islamisme. Ce que nous appelons islamisme c’est d’une part l’adhésion à un type d’idéologie identitaire, d’autre part l’exclusivisme (takfîr) qui rejette dans la mécréance tout ce qui ne lui ressemble pas.

Pour comprendre l’islamisme examinons les causes.

Au beau milieu du XVIIIe siècle, l’émir Muhammad Ibn Sa’ûd, émir d’al-Dir’iyya, à l’est de l’Arabie centrale, fait alliance avec le réformateur religieux Muhammad Ibn ‘Abd al-Wahhâb, qui va profiter d’une protection et d’un appui guerrier redoutable. On est en 1744.

‘Abd al-Wahhâb (1703-1792) rédige un livret qu’il appelle Le livre du monothéisme —Kitâb al-Tawhîd—. C’est un programme d’action que l’Arabie saoudite actuelle distribue dans le monde entier. Il y présente sa doctrine comme une tentative de purification radicale de l’islam. Cette perspective nous renvoie aux mouvements iconoclastes radicaux du début des guerres de religion en Europe et les destructions de tombes que commirent les wahhabites entre 1798 et 1808, ainsi que les dévastations de mausolées sur le chemin du pèlerinage à La Mecque.

La doctrine d’Ibn ‘Abd al-Wahhâb se réfère aux commandements fondamentaux qui débutent par un interdit : “Servez Dieu, ne lui associez rien” (Coran 4, 36 ; 6, 151 ; 17, 22). L’homme est serviteur (‘abd) de Dieu. Et selon la Tradition : “Qui aime pour Allâh, hait pour Allâh, se fait des alliés pour Allâh, et se fait des ennemis pour Allâh, aura, grâce à cela, l’agrément d’Allâh.”

Les précurseurs de l’islamisme

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L’évolution récente de l’islamisme

Pour Anne et Stephane Murcia, pour Jackie et Louis Dolcemascolo, pour Roland Covarel et les Bellanger, en hommage amical

   Remontons au 30 septembre 2005, quand la commission Stasi légalise l’interdiction des signes religieux à l’école. Théo Van Gogh vient d’être assassiné par un islamiste. Un quotidien danois publie des caricatures du prophète. Certains gouvernements du Moyen-Orient soutiennent les islamistes danois. Tandis qu’à Téhéran le provocateur Mahmud Ahmadinejad propose de rayer Israël de la carte, surviennent les événements de Clichy-Montfermeil,

La 3ème génération de l’islam de France émerge à ce moment-là. Elle inaugure la période d’incubation des attentats, qui durera jusqu’en 2012, début de l’éruption.

1) En cette année 2005 on ne fait guère de cas de la mise en ligne d’un ouvrage essentiel, diffusé sur les réseaux sociaux, Appel à la résistance islamique mondiale, de Abu Moussab al-Suri, qui théorise le terrorisme contre l’Occident et prend la jeunesse mal intégrée issue de l’immigration comme son instrument.

Les médias repassent en boucle le drame de deux adolescents réfugiés dans un transformateur et électrocutés, à Clichy-sous-Bois, en octobre 2005. On assiste à des incendies d’infrastructures publiques, de cités, d’écoles etc. La population bascule dans la peur et l’indignation.

Pourquoi ces actes de vandalisme ? La cause principale est l’intrusion policière dans la mosquée de Clichy sous Bois, le 30 octobre, un soir de Ramadan. Les jeunes musulmans se révoltent, car l’honneur bafoué de leurs parents les atteint dans le tréfonds de leur dignité. Ce qui a tout dynamité, c’est l’agression de la mosquée. Les jeunes se sont dits qu’aujourd’hui un musulman ne vaut rien. C’est alors que l’islam intégral offre une solution attractive et déclenche un pic de conversions. Des jeunes européens partent se former ailleurs (M. Merah).

2) Aux législatives de 2012, une demi-douzaine de candidats issus de l’immigration post-coloniale et d’ascendance musulmane sont élus au Parlement. La mouvance islamiste radicale amorce sa mutation, sous l’influence de l’ouvrage du Syrien al-Suri. Celui-ci substitue à l’organisation pyramidale d’Al Qaida, dirigée par Oussama Ben Laden, une approche inédite. Reposant sur un modèle réticulaire, elle privilégie l’Europe comme cible et cherche ses relais parmi les jeunes musulmans européens.

Qui sont ces jeunes ? Des déracinés, sans attaches, paumés, qui manquent de repères, endurent l’exclusion, à la fois sociale et culturelle, bref, qui souffrent d’un vrai malaise identitaire. En devenant djihadistes ils passeront d’une stigmatisation subie à une dissidence choisie.

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Comment Mahomet comprend sa légitimité

Pour les Janier, avec notre reconnaissance

   Hors du cercle étroit des scripturaires, a surgi un personnage, ni juif, ni chrétien, et qui pourtant est authentiquement abrahamique.

Selon la tradition Yavhiste(1) du Livre de la Genèse, Sara, l’épouse d’Abraham que l’âge a rendue stérile, livre sa servante Hagar à son mari pour assurer sa descendance. Cette pratique est admise par le droit mésopotamien, le Code d’Hammurabi ayant prévu cette situation qui reconnaît le droit à l’héritage de l’enfant issu d’une esclave(2). Pendant la gestation d’Hagar, Sara est miraculeusement enceinte, rongée par la jalousie renforcée par l’attention que porte Abraham à Hagar.

La Tradition élohiste (3) (Gn 20) raconte que les deux enfants, Isaac, fils de Sara, et Ismaël, nouveau-né de Hagar, jouent ensemble. La susceptible Sara, excédée, exige d’Abraham le renvoi de la servante, afin que « le fils de Hagar n’hérite pas avec mon fils Isaac » (Gn 21).

Ce que femme veut… Abraham renvoie donc Hagar et son fils. Dans le désert de Bersabée l’enfant a soif, pleure, et crie. Le récit Yavhiste raconte qu’un ange vient à l’aide de Hagar, et promet à Ismaël une innombrable descendance « car c’est de lui que je ferai un grand peuple car il est de ta race » (Gn 21, 18).

Ismaël a été exclu. Mahomet l’est aussi, depuis La Mecque jusqu'à Médine. Mahomet, qui n’ignore pas l’Ancien Testament, y perçoit le thème de l’opposition entre élus et exclus. C’est à ce stade que se situe le conflit entre Mahomet et les gens du Livre. Selon les Juifs, Mahomet est le type même du rejeté, de l’exclu. Et le type même de l’exclu c’est Ismaël(4). Voilà qui a été décisif sur la psychologie de Mahomet. Convaincu que son destin rejoint celui d’Ismaël, Mahomet fait de son exclusion un destin. L’exclusion dont il est l’objet de la part des juifs l’identifie à Ismaël, fils d’Abraham. Mahomet découvre alors le témoignage irrécusable de sa légitimité. Fils d’Ismaël, le voilà fils d’Abraham !

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