Pour Andrée Canovas, Henri-Luc, Louis Dolcemascolo, Yves Giorello, en hommage amical
Camus croyait que l’incertitude est génératrice —qu’elle ne peut être vaincue mais doit être acceptée— rejetait ce qu’il considérait comme la théodicée laïque de Sartre, son jugement impie sur la souffrance universelle. Pour Camus, l’incertitude est essentiellement une vertu : elle inspire la solidarité et l’amitié, et elle rend l’exil possible lorsqu’il n’existe tout simplement aucune position qui ne soit complice de la peste.
Le docteur Rieux apprend à échouer et introduit l’ignorance. Il ne peut accepter l’idée que le virus soit une punition de Dieu ou que la science finira par sauver la société, et pourtant il suit la pratique scientifique en tant que médecin et s’abstient de réfuter complètement la religion. Il continue d’essayer de comprendre et implique doucement ses concitoyens dans l’effort commun pour aider les malades —malgré le risque d’infection.
Selon Camus la violence est à la fois inévitable et injustifiable. Sa réponse à ce paradoxe est « une vision de nulle part », une vision qui, tout comme celle de Sisyphe, reste condamnée. En effet, Camus désespérait de l’escalade du conflit dans son pays d’origine, l’Algérie, et il a effectivement rangé la peste dans les deux chambres, la lutte pour l’indépendance et la répression française. En fin de compte, il a choisi de se taire. Le réaliste politique Raymond Aron a bien saisi le problème lorsqu’il a reconnu que Camus était animé par un désir de compassion et de justice, mais a conclu que son silence moralisateur « n’avait pas réussi à s’élever au-delà de l’attitude d’un colonisateur bien intentionné ».