Pour Aymeric, Pasteur Philippe, Marie, en hommage amical
La croissance quasi-exponentielle du nombre de baptisés, pose une question : n’y a-t-il pas une aspiration identitaire en toile de fond ? Le « catholicisme identitaire » signifierait, selon l’essayiste Erwan Le Morhedec (1), une revendication d’appartenance à un catholicisme libéré, marqué par l’égale dignité de tous, une visibilité plus forte des rituels comme signes du « vrai peuple français », donc une frontière culturelle séparant des musulmans, et un rapprochement avec les droites.
Déviance religieuse ? 80 % des Français adultes se déclarent baptisés dans l’Église catholique (2). Les grandes fêtes religieuses structurent la vie familiale et rythment nos vies (3), la coutume se maintient. Le patrimoine religieux auquel on est attaché s’inscrit dans une culture, comme le langage, le rapport au travail, les grands moments de l’existence, les rites, les symboles communs à un peuple.
L’aspect identitaire conjugue un horizon extra-mondain (l’obtention du Salut) et intra-mondain. Si l’on examine la religion à partir de sa visibilité, la religion se rend visible d’abord par son culte, ses pratiques collectives, les rencontres régulières, les activités de groupe, les cérémonies. La liturgie catholique rythme le temps (4). Le culte exprime ici une relation horizontale. L’ « entité » référentielle justifie ces rites. D’autre part, les croyants des religions révélées s’adressent à un être transcendant dont ils témoignent de la Révélation dans l’histoire. La religion est ici la réponse de l’homme à l’histoire.
La pointe verticale renvoie à une transcendance qui n’est pas nécessairement divine, qui peut être l’idole sportive, artistique ou politique, l’Humanité nouvelle, ou même l’Être suprême ou la Raison vénérée par les révolutionnaires de 1789. La pointe verticale peut aussi être divine, mais pas nécessairement. La relation verticale « justifie » l’horizontale.
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L’attachement mémoriel aux rites manifeste un attachement à notre culture. C’est la matrice d’intégration sociale que Jurgen Habermas désignait par le biais de l’intégration à une religion. Celle-ci véhicule une autre intégration, « établie par un accord mutuel et une coopération (tous deux) dus à la communication » (5).
L’étiquette de « catholique identitaire » correspond à une entreprise d’essentialisation politique à partir d’un héritage religieux. Ce qu’ont visé la Moral Maturity ou La Christian Coalition aux États-Unis. Ces mouvements veulent conjuguer l’activisme identitaire et l’apprentissage d’un catholicisme traditionaliste. On veut restaurer la France en communion avec l’Église. D’où la critique de Vatican II.
Les mille et onze catéchumènes adultes en 2025 penchent plutôt vers la droite, bien qu'une part d’entre-eux se disent « ni de gauche ni de droite ». Dans l’enquête réalisée par le journal La Croix, certains reconnaissent le lien entre leurs convictions spirituelles et leurs convictions politiques, permettant de « découvrir les racines chrétiennes de la France ». 21% des enquêtés y accordent une importance, tandis que 17 % attendent qu’elle soit une « communauté de convertis qui témoigne de la rencontre avec Jésus », et que 73 % regrettent que l’Église soit « méprisée sans se défendre ».
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Depuis l’ouvrage de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations publié en 1997, on éprouve la hantise du « Grand remplacement ». Dans le même sens l’attractivité du mouvement politique « Reconquête ! » traduit la conjonction entre la crainte de l’islamisme et le sentiment d’un déclassement religieux causé par l’islam (6).
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Généralement les catholiques ne manquent pas d’en appeler au respect de l’Évangile et de la « rencontre avec Jésus ». Si le processus de sécularisation est marqué par l’isolement progressif de la foi par rapport à la culture, nombreux sont ceux en effet qui voudraient que la foi ne s’exprime que dans le placard des sacristies. Or, aucun argument ne justifie le rejet des contributions de croyants aux questions morales complexes, comme l’euthanasie, les interventions prénatales dans le génotype, etc. Aucun argument ne peut les priver d’intégrer le processus démocratique. Interdit-on à un footballeur de donner son avis sur le rugby ?
Dans les années 1970, le clergé catholique emboitant le pas des théologiens protestants Karl Barth et Dietrich Bonhoeffer, a souhaité affranchir la foi de la religion. Aujourd’hui encore, les catholiques revendiquent l’exaltation d’une pureté évangélique. Aujourd’hui, le rapport entre foi, religion et culture reste un défi. Les protestations exclusivement spirituelles resteront sans prise réelle sur l’irruption d’un étant donné dans l’histoire.
Gérard Leroy, le 31 juillet 2026
Notes :
- Erwan Le Morhedec, Identitaire. Le mauvais génie du christianisme, Cerf, 2017.
(2) enquête Ifop-Mission, juin 2022.
(3) cf « Les 3 cloches », paroles de Jean Villard, chantée par Edith Piaf et les Compagnons de la chanson.
(4) Alphonse Dupront, Puissances et latences de la religion catholique, Gallimard, « Le Débat », 1993, p. 102
(5) Jürgen Habermas, Théorie de l’agir communicationnel, Fayard 1987, t. 2, p 88.
(6) 19 Blandine Chelini-Pont, « La réaction politique à la visibilité de l’islam et la “tentation” du populisme », dans Florian Michel et Yann Raison du Cleuziou (dir.), À la droite du Père. Les catholiques et les droites de 1945 à nos jours, Seuil, 2022, pp. 579-608.