Pour Henri-Luc Camplo, en hommage amical
La philosophe Simone Weil est née en à Paris en 1909 d'une famille d'origine juive alsacienne du côté paternel. Son frère aîné de 3 ans, André Weil, sera une des grandes figures parmi les mathématiciens du XXe siècle.
Normalienne et agrégée de philosophie à 22 ans, Simone Weil enseigne en 1931 au Lycée du Puy-en-Velay, en Haute-Loire. C’est alors qu’elle écrit sa première grande œuvre, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (Gallimard, 1955). Elle démissionne de ce poste pour entrer comme manœuvre chez Alstom. Là, elle confronte sa pensée au réel. Elle adhère à la cause ouvrière et se lie avec les syndicalistes révolutionnaires anarchistes. Attirée en Espagne par la lutte antifasciste et par la révolution, Simone Weil arrive à Barcelone en août 1936 avec une carte de journaliste. Elle connaît alors l’expérience du front durant l’été 1936. C’est alors qu’elle observe les effets de l’usage de la force et pose la question : comment l’atmosphère du meurtre contamine les hommes, dès lors qu’on se convainc et s’habitue à compter des vies humaines pour rien.
Rebelle et sympathisante des anarchistes, elle s’engage cependant en faveur de la résistance au cours de la 2nde guerre mondiale ; depuis Londres elle s’enrôle dans la France libre, de décembre 1942 à juillet 1943.
Simone Pétremont, sa camarade de classe rencontrée à Henri IV devenue sa biographe écrit « C’est une milicienne qui ne manque pas de courage (…) de plus, elle est myope et porte des lunettes à verres épais. Elle tempête, insiste pour courir les mêmes risques que les combattants ».
Elle est alors déchirée entre la reconnaissance de la nécessité de la guerre, son désir de rester solidaire de ses camarades républicains sur le front et le constat de l’aveuglement de la violence révolutionnaire. Contre le pacifisme à tous crins, elle veut prendre sa part dans l’épreuve de la guerre, participer à l’effort national. Dans le feu de la guerre civile espagnole à laquelle elle s’est mêlée Simone Weil découvre l’horreur des massacres de civils, des viols et des pillages, des exécutions sommaires, qu’elle raconte à Georges Bernanos dans une lettre adressée au printemps 1938. Elle se brûle accidentellement et doit être évacuée pour être accueillie dans un hôpital à Sitges, Elle regagne ensuite la France à l’automne 1936.
Simone Weil déclare que « l’héroïsme est une pose de théâtre souillée de vantardise » (1).
Avec les camps de la mort en Allemagne, l’holodomor imposé par Staline en Ukraine, la menace nucléaire les temps modernes ont montré toute la démesure de l’inhumanité de l’homme. Au nom d’idéologies.
Le meurtre est devenu banal (cf. Arendt) voire l’objet d’une vantardise au retour du combat. L’obsession est de dominer, se venger (« L’homme est un être vengeur » disait Nietzsche). Le semblable est effacé. La raison et la volonté sont insuffisantes à contenir la violence.
La force morale est pour Simone Weil la même chose que la prière ou que l’amour. Elle est « martienne », disaient d’elle ses proches, « vierge rouge », « surhumaine », « folle »… Elle est de « ces personnalités épiques qui ressentent le besoin de « baiser avec la mort » écrivait la psychanalyste Nathalie Zaltzman (2).
Anarchiste chrétienne S. Weil ?L’anarchisme est compris comme un athéisme. « Ni Dieu ni maître » (Auguste Blanqui). L’anarchisme chrétien regroupe les Léon Tolstoï, le jeune Paul Claudel, des penseurs comme Ivan Illich († 2002) ou Jacques Ellul († 1994) (3). Répliquant à la formule de Blanqui : « Choisir Dieu est le seul moyen radical de n’avoir aucun maître. » (Claudel). Simone Weil est proche, refusant d’être « encartée », rebelle vis-à-vis de ce que le collectif peut avoir de totalitaire et d’écrasant. Chrétienne sans Église.
Sa rencontre avec le Christ l’a bouleversée (4). Mais son tempérament rebelle rejette une chrétienté compromise avec les puissants de ce monde et pas aussi proche des pauvres que l’Église le prétend, ainsi qu’une conception théologique de la divinité comme puissance de commandement. Elle y voit une perversion du Dieu miséricordieux et une persistance du culte idolâtre de la force. Son ami Gustave Thibon (†2001) écrit : « Mais quand Dieu est devenu aussi plein de signification que le trésor pour l’avare, se répéter fortement qu’il n’existe pas. Éprouver qu’on l’aime, même s’il n’existe pas. C’est lui qui, par opération de la nuit obscure, se retire afin de ne pas être aimé comme un trésor par un avare. »
Contre les « croyances combleuses de vide », Simone Weil prône le passage par un athéisme comme purification de la foi. Dieu n’est pas une idole compensatrice de nos manques. Dieu nous débarrasse de nos projections de domination ou de protection, une vision anarchique de Dieu dont le Christ serait le vrai visage, puisqu’il a dit : « Ne m’appelez pas maître mais ami » (Jn 15, 15). L’abandon du Christ sur la Croix assume une altérité incommensurable. Dieu est insaisissable et inappropriable.
Après une vie aussi dense que brève, après les contraintes qu’elle s’était imposées, elle est épuisée, et meurt de tuberculose dans un sanatorium anglais le 24 août 1943. Elle avait 34 ans.
Le fil directeur de sa vie aura été double : la recherche de la vérité, définie comme le besoin de l'âme humaine et la défense des laissés pourcompte, dans la perspective d’une reconnaissance de l’égale dignité de tous les êtres.
Gérard Leroy, le 27 décembre 2025
- S. Weil, L’Iliade ou le poème de la force, Gallimard.
- Nathalie Zaltzman, De la guérison psychanalytique, PUF, 1999. Nathalie Zaltzman a exploré les capacités de résistance de l’humain dans les conditions extrêmes des camps de concentration
- Jacques Ellul, Anarchie et christianisme, La Table ronde, 2018.
- (4) S. Weil, Attente de Dieu, (lettres au Père J.-M. Perrin op), Éd. du Vieux Colombier, 1950, rééd. Paris, Fayard, 1966.