Pour Fr. Charles, Yves Giorello, en hommage amical
Quelle a pu être la volonté de Dieu pour Jérusalem ?
Selon les Écritures, l’humanité fait ses débuts dans un jardin, l’Éden. L’humanité se trouve encore dans un état d’innocence originelle, dont l’achèvement nous est annoncé dans le livre de l’Apocalypse.
L’une des premières villes est fondée par Caïn (Gn 4, 17). Il vient de tuer son frère. Il cherche un lieu où mettre un terme à la violence. « Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain, L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn » (V. Hugo).
C’est entre ces deux pôles —la ville-refuge que cherche Caïn, et la ville-don qui descend de Dieu, Jérusalem— que se joue l’histoire du salut. Toute ville est le miroir des contradictions humaines : du péché et de la grandeur, de la violence et de la confiance.
Par delà les aspects politiques, historiques et sociologiques, ce qui lie le monde à Jérusalem dépasse l’histoire, sa géographie et ses pierres. La « Ville Sainte » est non seulement une réalité physique, mais un symbole du Peuple de Dieu et de l’Église, où se situent le Cénacle et la Pentecôte.
La fête de Pentecôte accueillait des gens venus de partout, pour commercer, refaire le monde en dégustant une kémia, assis autour d’une maklouba, ou une salade de fèves. L’œil se tournait soudain vers des individus trainant leurs tréteaux et une estrade de fortune qu’ils allaient dresser au milieu de la foule, grimper dessus pour haranguer les badauds attroupés à l’écoute de leurs rêves, de leurs opinions philosophiques, religieuses ou politiques. Les apôtres ont agi de la sorte. Pour dire quoi ? « Vous les juifs, qui avez condamné Jésus de Nazareth au jour de Pâques, vous qui l’avez fait crucifier, vous vous souvenez ? Et bien, ce Jésus, il est ressuscité, nous l’avons vu. Nous en sommes témoins. »
Ces gens agglutinés autour des estrades écoutent, et comprennent la langue de ceux qui leur parlent, en Grec, en Hébreu, ou en Araméen, alors que leur langue à ces gens venus de la Cyrénaïque, de Bithynie, d’Égypte ou de Syrie se réduit au patois de leur région. Tous, d’où qu’ils viennent, entendent les apôtres dans la langue des apôtres. La diversité reste intacte. L’unité se forme, autour d’une parole. La diversité fait l’unité. Il n’y a pas d’unité sans diversité. Ces Églises nous offrent une image vivante de ce qui s’est passé à Jérusalem le jour de la Pentecôte. Dans cette ville aujourd’hui, les différentes confessions chrétiennes se retrouvent à partager l’espace et le temps, donnant vie à un chemin imparfait mais vital vers l’unité des croyants.
Pour les croyants, le lien avec cette Terre implique aussi une relation constitutive avec le judaïsme et l’islam. Ici, le dialogue inter-religieux, au fil des siècles, est devenu une condition de survie, un élément de fidélité à notre identité universelle. C’est en effet ici que l’Église mère est appelée à engendrer la vie et à prendre soin, en promouvant la compréhension de l’autre et le respect mutuel.
Le pape Benoît XVI en évoquant Jérusalem la décrite ainsi :
« De fait, Jérusalem est depuis toujours une ville où résonne dans les rues l’écho de langues différentes, où cheminent sur les pavés des peuples de toute race et langue, et dont les murs sont un symbole de l’amour providentiel de Dieu pour la famille humaine tout entière. Comme un microcosme de notre univers mondialisé, cette Ville, si elle veut vivre en conformité à sa vocation universelle, doit être un lieu qui enseigne l’universalité, le respect des autres, le dialogue et la compréhension mutuelle ; un lieu où les préjugés, l’ignorance et la peur qui les alimentent, sont mis en échec par l’honnêteté, le bon droit et la recherche de la paix. Il ne devrait pas y avoir place, à l’intérieur de ces murs, pour l’étroitesse d’esprit, la discrimination, la violence et l’injustice. Ceux qui croient en un Dieu miséricordieux, qu’ils se reconnaissent comme Juifs, Chrétiens ou Musulmans, doivent être les premiers à promouvoir cette culture de réconciliation et de paix, sans se laisser décourager par la pénible lenteur des progrès ni par le lourd fardeau des souvenirs du passé. » (Benoît XVI, Vallée de Josaphat, Jérusalem, 12 mai 2009).
Au carrefour des civilisations, des religions et des ethnies, Jérusalem représente un microcosme symbolique ; elle est un paradigme du monde en général et renferme en elle-même tous les défis contemporains auxquels nous sommes confrontés à l’échelle mondiale. Elle se trouve certes au cœur du conflit israélo-palestinien, mais elle incarne également les interactions complexes entre différentes religions et nations. Cette ville récapitule tous les conflits perçus à l’échelle mondiale : la tension entre modernité et tradition, démocratie libérale et conservatisme ; universalisme et particularisme.
Jérusalem est dans l’attente de la Jérusalem céleste, décrite par saint Jean dans l’Apocalypse.
Gérard Leroy, le 29 mai 2026