Pour Maryline, avec mon affection, et au Frère Charles en hommage amical
J’invite à retenir notre propension à observer d’abord Jésus dans son humanité, les tribulations qu’il a dû endurer, les suspicions, la condamnation puis le supplice sur la Croix d’où il s’élève à sa gloire. De sorte que nous l’accompagnons dans un ascenseur qui part du rez-de-chaussée vers l’étage supérieur. Ne retenir que ce mouvement risque de négliger le mouvement inverse qui est à la source de l’Événement de l’histoire.
Car Dieu a décidé, de toute éternité, de « descendre ». Le Verbe est descendu, l’accent est posé sur l’éternelle génération du Fils, qui se déclare « le chemin, la vie, la vérité » (Jn 14, 6). Celui-ci est une personne, un Père qui s’est incarné, un Esprit, un Christ en qui tout cela est. En Lui on voit Dieu dans son être-sien.
" On voit maintenant le Fils descendre de son éternité céleste, et quand on le considère dans sa condition historique on n’oublie jamais de quelle hauteur il s’est abaissé. » (1). Il est « descendu », il s’est incarné, « Dieu s’est fait homme ». Dieu est en puissance, en « toute-puissance », de se faire humain. Sa toute puissance n’est pas celle du roi Arthur, d’OSS 117 ou de Harry Potter, c’est une toute puissance à comprendre comme capacité, capacité infinie d’amour.
Le verbe est descendu, l’accent est posé sur l’éternelle génération du Fils. Le Père enfante sa Parole éternelle qui devient féconde et co-générative. Ce qu’il a accompli en Jésus de Nazareth.
Dire que le Fils « s’est fait homme », c’est là le paradoxe de l’Incarnation. N’oublions jamais « de quelle hauteur il s’est abaissé ». La puissance de Dieu « co-engendre le Fils du Père et soi-même comme le même Fils dans l’unique puissance du Père » a déclaré Maître Eckart dans l’un de ces célèbres sermons (2). Dieu a voulu devenir homme en Celui qu’Il aimait comme Lui-même. En affirmant que le Fils est non créé mais engendré, « consubstantiel au Père » le concile laisse entrevoir la portée inouïe du « devenir homme ».
Ce n’est plus l’individu historique Jésus qui est le sujet du discours de foi, mais le Fils éternel de Dieu apparu sous les traits de cet homme. Les Évangiles nous font accéder à des histoires et à des mystères qui dépassent l’histoire.
Le mystère de l'incarnation déconcerte le besoin de croire. Il confère une suprême dignité à tout être humain, et manifeste une secrète parenté entre le Dieu transcendant et le fragile roseau qu'est l'être humain. Si Dieu a décidé de prendre chair en Jésus, c'est parce que l'homme est capable de Dieu. Ne serait-ce pas parce que Dieu a une secrète parenté avec l'homme ? Si Dieu a créé l'homme à son image, c'est parce qu'il a de toute éternité une co-naturalité avec tous les humains.
Si Dieu a voulu de toute éternité une conaturalité avec tous les humains, n’est-ce pas ce qu’il nous offre en mêlant son corps à nos corps depuis qu’il a décidé de s’offrir comme corps pour la rémission de nous tous ? Les sculpteurs inconnus des porches de nos cathédrales ont parfaitement compris que l'homme n'est pas seulement façonné à partir d'un peu d'argile à l'image du Dieu invisible, mais aussi à l'image de cet homme à venir, le Christ préexistant, archétype de tout être humain. Comment parler d'une immanence humaine au sein même de la transcendance divine ? C'est cela même qui est suggéré par le Prologue de saint Jean quand il dit que le Verbe est venu habiter parmi les hommes. Il veut dire en fait qu'il est venu habiter chez lui, avec les siens (Jn 1,11). Qu’il a choisis, qu’il a aimés.
Gérard Leroy, le 20 février 2026
- Joseph Moingt, L’homme qui venait de Dieu, Paris, Cerf 1993, p. 171.
- Me Eckart, Sermon 2, traduit et présenté par Gwendoline Jarcsyk, DDB, 1995, p. 19.