Pour Arnaud et Gaëlle, avec mon affection

   En 1961 Hannah Arendt se rend en Israël pour assister au procès d’Adolf Eichmannn qu’elle couvre à sa demande pour le New Yorker. Cinq articles en font le compte-rendu, sous-intitulés Rapport sur la banalité du mal. Le Nouvel observateur se fait l’écho de la polémique qui a suivi, titrant : « Hannah Arendt est-elle nazie ? » 

Hannah Arendt a éprouvé de terribles déceptions à l’égard de ceux que l’on qualifie d’intellectuels ou de grands philosophes à l’image d’Heidegger, insensible au sort de ses semblables persécutés. Heidegger s’était rallié au parti nazi. Il s’est rendu compte, tard, trop tard, de son erreur. « J’ai commis une bêtise » aurait-il avoué. Y aurait-il un manque de jugement des « penseurs professionnels » dans la « sphère des affaires humaines » ?

La banalité du mal

Hannah Arendt entend percer le mystère du mal, ce fléau qui touche aujourd’hui nos jeunes populations dépourvues d’éthique, autant que de morale. Ils reprennent les slogans de l’opinion. « L’opinion, c’est ce qui pense à votre place » disait Jean-François Revel. Ou bien, quand ils « renoncent à penser par eux-mêmes pour suivre le mouvement », ils acceptent d’accomplir des ordres qu’ils désapprouvent « en s’en lavant les mains ». Ou, pire encore, lorsqu’ils sont des acteurs importants d’un système, tels cet Eichmann qui s’est simplement démis de toute responsabilité en étouffant sa conscience individuelle.

Le totalitarisme intervient ainsi lorsque l’homme peut être considéré à travers un système interchangeable, que l’on entend ériger un « homme nouveau » (comme le stalinisme qu’Hannah Arendt inclut dans ses analyses).

« Le problème du nazisme, écrit-elle, ne vient pas de la conduite des nazis eux-mêmes […] mais de l’acceptation de milliers de citoyens ordinaires qui n’étaient pas des criminels, qui n’ont pas agi par conviction et qui ont pourtant suivi le mouvement. »

Le rôle de la conscience morale

Le totalitarisme s’appuie sur des facteurs psycho-sociaux comme l’obéissance, « la faillite du jugement et la démission de la conscience morale ».

Les pseudo-vérités de la propagande assenées comme évidentes, contraignent l’esprit. Cette contrainte, sans qu’elle soit d’abord violente pour être effective, est plus persuasive que l’argumentation.

La « tyrannie de la vérité » ne laisse pas de place à la liberté de refus (1).

C’est en nous délivrant du conformisme, grâce à l’éducation que nous nous formons au jugement, autrement dit à la capacité à discerner le bien du mal, ici et maintenant, au regard de la communauté et de l’action à entreprendre.

La perte de la compassion

Les vérités absolues (de type philosophique) perdent ainsi toute leur force, confrontées aux situations de crise comme celles de la montée du nazisme.

La plupart des gens sombrent dans cette « banalité du mal ». Ils ne posent plus de question, ne font que répéter des banalités, des clichés ou des slogans, docilement, sans discernement, tel un Eichmann obéissant en bon fonctionnaire aux ordres et à l’autorité politique, ne distinguant plus entre légalité et légitimité, là où le jugement devrait le conduire à la désobéissance civile, et par son refus de juger et rendre coupable des millions de morts dus à son inconsistance.

Arendt cible Machiavel et son refus du « réalisme de l’efficacité », symbolisé par l’idée que « la fin justifie les moyens », elle récuse la violence, considérée comme non légitime et anti-politique.

L’intérêt égoïste serait interne à l’origine du mal, entraînant la dérive totalitaire de cette tendance du XXe siècle à réécrire l’Histoire.

 

Gérard Leroy, le 13 février 2026

 

(1) Cf. Catherine Vallée, Hannah Arendt : Socrate et la question du totalitarisme, Ellipse, collection Polis, juin 1999, 144 pages.