À Dominique L., Véronique R, Aymeric J, Véronique S, Fr. Charles, Fr. Pierre, MF Cals, Sophie G., Maryline L, A. Janier, Louis et Jackie Dolce, Alix, Yves G., Jacques de St-Ex, Samuel, Emma L. pélerins de la montée vers Pâques

   «Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? » (Jn 6, 52). Serait-on anthropophages ? Devant le scandale de l’Eucharistie, on est le communiant dont parle Péguy, qui ne « mouille pas à la grâce ». Recevoir le corps du Christ, et oser dire « Amen », il y a là quelques chose d’étrange.

L’Eucharistie est d’abord le viatique, pour moi, pour mon organisme, au présent. Le « Ceci est mon corps » n’est pas une simple métaphore. Passé la surprise comment l’ont compris les apôtres, puis les premiers Pères de l’Église. Le corps du Christ que nous mangeons, dont le sang ne s’est pas répandu dans notre bouche, reste cependant « véritablement corps ». Il conserve l’intégrité de ce que le Christ a vécu en tant que corps.

Peut-on mâcher ce corps dans l’indifférence, sans y réfléchir ? Le symbolisme déploie tout ce qu’il y a de relationnel dans l’acte eucharistique. Toute relation entre les deux suppose la « présence réelle ». La consistance de celui qui se donne à manger fait que notre humanité dès ici-bas est transformée, transcendée en Dieu.

Il arrive que l’on traverse l’existence, parfois comme une vallée de larmes. Ce sont tous ces moments de chaos, le tohu-bohu de mon histoire. Je m’attache à une vie organique et pulsionnelle liée à mon corps, un corps qui a des besoins, qui court et danse et aime. Est-on capable d’assumer seul et de porter par soi-même le tragique de notre existence, risquant qu’elle se reproduise à nouveau aussi lourde à supporter ? Comme un « éternel retour ». Ou bien accepte-t-on de ne pas porter tout seul la lourdeur de la vie, de sa vie.

Il ne suffit pas de dire que « j’ai un corps », mais « je suis mon corps ». Cette formule de Zarathoustra selon Nietzsche convient au Christ quand il dit « ceci est mon corps ». C'est à ce moment-là que le Christ dans son corps vient habiter le mien, distrait par la vie, brinquebalé par mes passions, mes pulsions. Le corps-à-corps de l’homme et de Dieu dans l’eucharistie doit aller jusqu’à atteindre ce « district de ce qu’on ne peut plus dire » comme le relève Heidegger, ou cette « mêlée des sensations » ainsi que le perçoit Kant.

Il s’agit de noces. « En quoi s’agit-il alors de « noces » ? » Évoque-t-on la fête, la joie d’une retrouvaille en famille ? Ces noces de l’agneau consacrent une alliance, une union entre mon corps que j’identifie comme mon moi, et le Christ.

La Résurrection ne gomme pas la vie. Elle ouvre l'Espérance, et allège « le fardeau lourd », repéré par Søren Kierkegaard dans ses Discours édifiants.

Il y a du dionysiaque dans l’Eucharistie, une véritable ivresse du divin (cf Hölderlin).

La théologie a parfois oublié la béatitude de saint Jean dans l’Apocalypse qui nous invite à un véritable banquet, et donc à l’ivresse d’un manger et d’un boire capables de nous transformer de part en part : « Heureux ceux qui sont appelés au festin des noces de l’agneau » (Ap 19, 9).

Le Christ est venu pour que les hommes « aient la vie », et qu’ils « l’aient en surabondance ».

La force de la vie comprend et dépasse l’existence, de « la vie qu’on a ». La vie chrétienne est « arrivée à la chair », et « arrimée à la terre ». Reste à ne pas occulter ni la terre ni la chair. Mais à reconnaître que l’une et l’autre sont appelées à s’assumer en vue d’être transformées en Dieu lui-même.

Gérard Leroy, le 27 mars 2026