Pour Bertrand, Marie et Philippe,  que j’embrasse

   La fascination pour la technologie a trop souvent tenu lieu de pensée, y compris en politique. Il semblerait que notre monde soit en train de muter, non seulement en faveur du néo mercantilisme et du protectionnisme, mais surtout en faveur de la puissance technologique cristallisée autour de l'intelligence artificielle.

La réflexion anthropologique et éthique s’ouvre sur un principe : l’irréductibilité de l’esprit humain à des algorithmes. L’implémentation de principes éthiques pose problème dans des régimes totalitaires visant à limiter la liberté d’expression.

On « anthropomorphise » l’IA. La machine algorithmique n’est pas consciente, alors que la conscience joue un rôle important dans l’intelligence humaine. (Cf. Edmund Husserl).

Il faut tenir compte de la dimension intuitive de l’intelligence humaine, l’intellectus. Le propre de l'intelligence humaine c'est sa dimension existentielle. Elle se forme par interactions avec le monde. Avec une machine pas de conversation. La machine n’interagit pas physiquement avec l’environnement. Or, l’expérience de l’altérité et des émotions est essentielle. « L’IA n’est pas un autre, mais une machine » (Mazarine Pingeot).

Une fois dépassés par la machine que ferons-nous ? Que serons-nous ? Nous adapterons-nous à ce monde dominé par la technique que l’homme aura enfantée ? Nous sommes au seuil d’une apocalypse cognitive. Nous sommes à un moment de bascule de l’humanité.

Cependant l’IA peut être contrôlée. Ce n'est ni un gadget ni un marché. C’est un outil, nouveau et possiblement profitable et en cela extraordinaire. Sans ignorer l’outil  le pape dans son encyclique Magnifica Humanitas parle de l’homme, de sa fragilité, de sa liberté, de sa vocation à la relation. « L’homme est un être de relation autant que de substance » reconnaissait déjà le pape Benoît XVI.

Le pape Léon XIV reconnaît la concentration de pouvoir des technologies .et craint que nous nous apprêtions à devenir les vassaux de la Silicon Valley et de ses récits futuristes. Plus on technologise la société plus on la barbarise, a écrit Asma Mahaala (Cyberpunk, Le nouveau système totalitaire, Seuil 2025). Nous sommes au pied de la Tour de Babel (Gn 11), là où des nomades ont aspiré un jour à devenir maîtres du monde. « Bâtissons-nous une tour dont le sommet pénètre les cieux ! » (Gn 11, 4). La tour monumentale s’éleva, assez haut pour qu’on la vit de loin. Les bâtisseurs contestaient à Dieu le droit de choisir pour Lui le monde supérieur. En montant au Ciel ils allaient le lui faire savoir ! Les vaniteux sont incapables d’aimer. Alors le Créateur décida de mettre fin à ce projet insensé. La Tour fut abandonnée. L’endroit devint désert. Les lézards et les serpents se glissèrent entre les briques. Les vents des siècles effritèrent la tour de Babel qui lentement s’enfonça dans la poussière du sable qui la fit oublier.

Les prométhéens durent ce que durent leurs folies.

La tour de Babel est un symbole de puissance et d’homogénéisation, en un mot « la tech ». L’IA ne fait qu’agrandir les limites du solipsisme, l'enfermement à l'intérieur de soi.

Au Moyen Âge la disputatio se réalisait autour d'un thème, se poursuivait par l'énoncé d'arguments pour ou contre et une réflexion collective. Cette disposition suppose d'accepter le désaccord de l’autre. La puissance de la tech favorise des logiques de monopole. C'est la question politique qui s'impose alors.

Le post-Occident d’aujourd’hui est un monde où les ingénieurs ont remplacé les penseurs. Penser c’est interroger, douter, remettre en question. Aujourd'hui c'est cliquer. Le sujet pensant est atrophié. Il n'élabore plus. Il consomme des contenus prêts à l’usage. L’humain oublie qu’il est créé et appelé par plus grand que lui, à le rejoindre. Il s’abîme dans la bestialité de sa puissance.

Est-ce qu’une culture, un mouvement ou même un système, si dévoyé soit-il, peut réduire l’homme à une machine ? Notre responsabilité est convoquée, pour participer à quelque chose de plus grand que soi, réamorcer la conscience individuelle, se ré-approprier sa propre vie, n'être pas qu’un atome de rancœur.

Le pape appelle les chercheurs à délaisser les fantasmes transhumanistes quand il s’agit de relever l’homme. Les uns veulent fuir la terre pour rejoindre Mars, d’autres aspirent à allonger la vie au-delà de 150 ans sans se pencher sur les conséquences catastrophiques, d’autres encore militent ardemment pour l’égalité entre les êtres, se désintéressant des inégalités contre lesquelles ils n’ont rien pu faire.

Notre société nous enseigne qu’il y a mieux à faire.

Dans son encyclique le pape s’adresse aux croyants, les encourageant à ne pas baisser les bras, et à ne pas abandonner aux marchands de la toute-puissance matérielle le champ de la technologie. Aujourd’hui le christianisme se mesure à la situation. La modernité présente fait subir au monde les puissances qui défigurent l’homme plutôt que le servir. Les puissants ignorent que le service de la paix et de la justice les grandirait plutôt que de plonger dans l’égout sans fond de l’orgueil et de la turpitude. Tous, nous devons accepter le débat anthropologique, spirituel, politique afin de préserver notre humanité.

Bernanos disait : « le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant de gens habitués dès leur enfance à ne désirer que ce que les machines peuvent leur donner » (La France contre les robots)

 

Gérard Leroy, le 12 juin 2026