Sicile, modèle d’une symbiose des traditions vers l'An Mil

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Pour Louis et Jackie Dolcemascolo, en hommage affectueux

Le nombre de ceux qui l’ont convoitée suffit pour se convaincre de la beauté de l’île. Tour à tour les Lombards, les Byzantins, les Arabo-berbères ont apporté leur influence culturelle et religieuse à la Sicile. Si bien qu’à son apogée, au XIIe siècle, y réside une importante communauté juive, en même temps qu’elle manifeste son imprégnation des cultures traditionnelles arabes, grecques et latines.

De 831 à 1071, Palerme est une ville musulmane. Les premiers musulmans à s’installer en Sicile viennent de Kairouan. Débarqués au sud de Marsala en 827 ils s’installent auprès d’une population en majorité chrétienne qui se soumet au pouvoir des arabo-musulmans sans être obligée de se convertir à l’islam. Mais comme ce fut le cas en Afrique du nord, dans l’actuel Afghanistan, au Pakistan, en Crête, en Afrique noire, en Inde du nord, et dans les autres territoires conquis à l’islam au début de cette période abbasside, le non musulman, s’il est admis par principe, est un individu de seconde zone, qui paye une taxe spéciale (djizya), un impôt foncier (kharaj) mais auquel est garanti la propriété de ses biens et la liberté de son culte.

Quelques frictions opposent l’élite dominante des arabes à la population berbère installée au sud-ouest, dans la région d’Agrigente. Puis les dominations se succèdent. Celle des Aghlabides, ou Banû el Aglab, dynastie d'émirs d’une tribu arabe ayant régné sur toute la partie Est de l’Afrique du Nord, l' Ifriqiya, au nom du calife abbasside, jusqu’en 909. Celle des Fatimides, ayant évincé les Aghlabides, sont enfin relayés par la dynastie des Kalbites, installant à Palerme un vrai gouvernement avec des vizirs, des chambellans, une cour, tandis que le califat fatimide s’installe au Caire en 969.

La population musulmane, peu avant l’an Mil, n’est encore que d’un demi million de croyants. Là où ils sont, ils développent des techniques d’irrigation, ils cultivent, introduisent les agrumes, le riz, les dattes, du coton grâce auquel on voit se multiplier des ateliers de tissage.

Un marchand de Bagdad passé à Palerme vers 950 la décrit comme une splendide citadelle au cœur de laquelle domine le palais de l’émir entouré de jardins toujours irrigués. Les formes architecturales nouvelles font de Palerme une ville d’avant-garde et prisée.

Par deux fois, au cours de la première moitié du XIe siècle, les Byzantins tentent bien de reconquérir l’île. Mais ils sont repoussés par les Kalbites, cette tribu yéménite (tribu des Kalb), ayant établi son pouvoir en Sicile dès le départ des Fatimides pour l’Égypte.  

Mais l’état kalbite se désagrège en s’éparpillant en de multiples principautés à partir de 1040.

L’île est peu à peu divisée en fiefs. Les musulmans sont à leur tour contraints de payer les taxes que jadis ils imposaient aux non-musulmans. Et comme jadis pour les chrétiens, les musulmans conservent la liberté de pratiquer leur religion.

Le royaume de Sicile est créé en 1130 à l’occasion du couronnement du roi Roger II (1111-1154). Son royaume comprend alors, en dehors de l'île de Sicile, la Calabre, les Pouilles, et Naples. Roger II réussit à unifier la Sicile et les principautés normandes d’Italie du Sud, soit de Calabre. Comme le gouvernement de Roger s’attache à préserver l’islam on le considère comme l’ami de l’islam. Des Lombards et des Normands de France immigrent alors en Sicile, ce qui entraîne, du point de vue religieux, la revitalisation du christianisme, et du point de vue linguistique, la latinisation. C’est alors qu’en cette fin de XIIe siècle la population musulmane décroît, non parce qu’elle est contrainte, mais parce qu’elle se déplace vers l’Andalousie, voire l’Afrique du Nord. 

Pendant tout le temps de son règne, Roger II favorise une symbiose entre les traditions arabes, latines, et grecques, les religieux grecs étant récemment séparés de Rome puisque le schisme de Constantinople s'est opéré en 1054.

Tant que les arabo-musulmans vivent dans ce royaume, il vivent en parfaite harmonie avec les juifs, “arabes de langue et juifs de religion”. Tous ces gens sont marchands, artisans, et font des affaires avec leurs coreligionnaires d’Espagne ou d’Égypte, que viennent renforcer les juifs expulsés de Grèce, et qui ont dû quitter Corinthe ou Athènes, pour venir grossir les rangs d’une communauté juive de 1500 membres à Palerme, de 200 membres à Messine.

Ce royaume aura subi les dominations successives des Normands (en 1059) éliminant les Byzantins, des Souabes, des Angevins et des Aragonais.

 Les descendants de Roger II régneront sur la Sicile jusqu’en 1189, faute d’héritier au trône. On trouvera cependant non pas un, mais une, héritière, la tante du dernier roi de Sicile, Constance de Hauteville (du nom d'une dynastie normande).

Gérard LEROY, le 1 juillet 2017

Nous recommandons sur ce thème :

  • L’excellent article de Michel Balard, Professeur à Paris I, dans Le Monde de la Bible n°188, mars-avril 2009
  • A. Ahmad, La Sicile islamique, éd. Publisud, 1990
  • Un monde méditerranéen. Économie et société en Sicile (1300-1450), par H. Bresc, éd. École française de Rome