L’embryon est-il une personne ?


Version imprimableSend to friend

 Quand nous attribuons la dignité de personne à l’embryon il nous faut au préalable s’accorder sur les mots.

Personne, vient du latin persona, masque de théâtre; d’où le mot personnage, le rôle que l’on tient dans la société. C’est l’idée stoïcienne du rôle que joue l’homme ici-bas (cf. Manuel d’Épictète, 17). Rappelons les malentendus qui ont retardé les travaux du Concile de Nicée, quand les occidentaux de Rome ou de Lyon n’avaient pas la même définition du mot personne que les Pères venant d’Antioche ou de Constantinople.

Mais personnage et personne ne sont pas identifiables car la personne ne s’appréhende pas de l’extérieur : le personnage qu’autrui voit de moi, faisait remarquer Sartre, est éventuellement un objet approchant, mais jamais il ne coïncide avec ce que je devine en moi de personnalisation, construite par un dynamisme interne à la recherche de l’authenticité.

Comme l’a montré le sociologue Marcel Mauss (†1950), la notion de personne est l’aboutissement d’une longue élaboration. Le droit romain la considèrant naturellement sous sa forme juridique, il lui confère des droits et des devoirs déterminés par la loi. Par la suite l’approche juridique va distinguer la personne morale, "être de raison", sujet d’une société, de la personne physique, protégée par la loi et soumise à elle. La personne physique se dit du corps d’un homme en tant que ce corps est considéré comme phénomène, autrement dit comme ce qui apparaît.

La personne devient morale et métaphysique avec le christianisme. Au XVIIIe siècle, la personne c’est l’être humain individuel, qui participe à la société intellectuelle et morale des esprits. C’est l’être de raison, qui a capacité de distinguer le vrai et le faux, le bien et le mal, et qui a capacité, selon Leibniz dans sa Théodicée, de se déterminer par des motifs dont il puisse justifier la valeur devant d’autres êtres raisonnables. Kant lui attribue une fin en soi, opposable à la valeur vénale de la chose. C’est enfin, comme l’a souligné Bergson, l’être qui a conscience de soi. Hegel allait en ce sens : “je ne suis que pour autant que j’ai savoir de moi”.

Certains ne l’envisagent que comme capacité de dire “je”, et par conséquent attribuent à la personne la faculté essentielle de langage (Benveniste). D’autres l’identifient au “moi”, c’est le cas de Pascal, ce qui renvoie au solipsisme qui consiste à ne reconnaître comme seule réalité existante que le moi, avec ses sentiments et ses perceptions. Notons que la personne se distingue de l’individu, singulier, privé, alors que la personne débouche sur l’universalité de droits et de valeurs reconnus à tout être humain.

La difficulté de définir la personne humaine vient de ce que ce terme est particulièrement équivoque, définissant un être comme une personne en deux approches :
- quand il réalise le degré minimum de discernement moral qui permet de le juger responsable de ce qu’il fait, d’établir une différence entre ses actes et les effets d’une force mécanique ou les réactions d’un animal purement instinctif et impulsif;
- quand il réalise un degré élevé de conscience psychologique et morale. Et encore, dans ce sens il reste une ambiguïté : un individu peut être très conscient, très réfléchi, mais amoral, ne considérant que son intérêt propre ou son plaisir, cet individu est encore considéré comme une personne morale.

Qu'entend-on par le mot "dignité", sinon le principe moral qui énonce que la personne humaine ne doit jamais être traitée comme un moyen, mais comme une fin en soi. C’est l’approche de Kant dans Les Fondements de la Métaphysique des Mœurs. Ce fut le combat d’Emmanuel Mounier contre les tentatives totalitaires de l’État. On ne peut ici ne pas penser à Rousseau qui soumet la réalisation de la loi à la volonté générale à laquelle chacun apporte sa participation.

Qu’est-ce qu’un être humain ? Qu’est-ce que l’homme ?

Question de toujours. Réponses multiples. Des définitions de l’homme nous en avons à foison. Certaines sont plus essentialistes, d’autres plus existentialistes. Certaines réfèrent le concept à un créateur tout puissant, interdisant toute intervention de l’homme sur l’état naturel des choses, d’autres pas. On a identifié l’homme à la liberté, ou à la violence. On l'a défini comme être de raison. Ou bien encore ne fut il envisageable qu'à la condition d'être citoyen : “Il est normé par la Cité” déclarait le Stagirite. D’autres encore requièrent que l’homme ne se conçoive qu’en rapport à l’histoire. Y a-t-il de l’être humain sans passé ? Ou sans langage, ou sans histoire, ou sans relation ? Bref, quand y a-t-il de l’être humain ? Nous n’apercevons aucun consensus dans ces approches; pourtant si nous y parvenions alors peut être pourrions nous répondre à la question : “à partir de quand y a-t-il de l’être-homme ?” La question est bien là.

Pour le Talmud : l'embryon c’est de l'eau jusqu'à 40 jours (on ne manquera pas de noter la valeur symbolique proprement juive des 40 jours et de l’eau). L’Islam donne un délai correspondant à une durée de 3 cycles, pour admettre qu'il y ait personne. Le fœtus est alors dans un état bien avancé. Que disons-nous de cet être ?

Tentons d’expliciter brièvement le mot être. Quand nous disons “être”, que disons-nous ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Il nous arrive d’oublier ce qui est en jeu dans la question ! Le nietzschéen dira : “ce qui est en jeu, ce n’est pas le sens de l’être, mais le sens de la vie”. Alors que le kierkegaardien dira : “ce qui est en jeu c’est le sens de la vie, assimilé à l’existence”. Mais cet être que nous sommes, depuis quand est-il doté de la dignité de personne ? Depuis quand est-il sujet de droit naturel ? “L’embryon est-il sujet de droit ?”, s’interrogeait récemment René Frydman.

Être, c’est d’abord un verbe, qui affirme la réalité actuelle d’une existence. On dit d’un être quelconque, d’une chose ou d’un homme : “il est...”, et du coup on relie le sujet “il” au prédicat, “bizarre” par exemple. Être unit et sépare. Chaque fois que nous tentons d’énoncer ce qu’est l’être qu’on veut définir, nous commençons par dire : “C’est”. Si l’on veut définir l’être on dira : “L’être, c’est”, et du coup on construit un cercle vicieux en utilisant un terme qu’on veut définir !

L’être c’est le substantif qui fonde la métaphysique. La métaphysique, ou l’ontologie, n’est rien d’autre que la science générale de l’être. Parménide et d’autres sages de la Grèce antique ont affirmé dans un bel élan que “L’être est”. Bien. Mais qu’est-ce qu’il est ? qu’est-ce que l’être est ? Le mot être nous porte à dire de lui qu’il désigne ce qu’il y a de plus commun, l’horizon sur lequel se profile toute existence, de la gazinière au chanteur lyrique, du vent comme de l’eau, tous ont en commun d’être. Mais chacun dispose de qualités particulières qu’on énonce pour le désigner. Et plus on en énonce et plus on s’éloigne de l’idée universelle qui fait de cet être ce qu’il est, la gazinière définie par le concept auquel se rattachent toutes les gazinières et le chanteur lyrique par le concept auquel se rattachent tous les chanteurs lyriques. C’est ainsi que Hegel voulant sortir de cette dificulté en est finalement venu à dire que “L’Être est identique au non-être”, prétextant, pour ce qui est de Dieu, que Dieu est l’être le plus indéterminé qui soit et que l’être le plus indéterminé étant le néant, Dieu est néant ! Cette dialectique a fait du devenir le nouveau mode d’être du réel. Sartre résumait : “être et se faisant être ce que l’on s’est fait”. Heidegger identifiait l’être humain comme projet au devant de soi, et Henri Maldiney, philosophe français dont le champ de réflexion se concentre sur les maladies mentales, rapporte qu’un homme qui abandonne tout projet enclenche l’abandon de la vie.

Le mot être a une racine qui signifie ce qui est debout, en tension, prêt à se mouvoir. L’étant, participe présent, c’est le mouvement qui s’est terminé, au stade du repos. L’être est acte, Energeia, en travail, dynamis.

Dans sa thèse Martin Heidegger a montré que l’être et le temps ne peuvent être séparés. Au lieu de penser le temps à la manière des physiciens, comme la mesure du changement selon l’avant et l’après (Aristote), Heidegger s’efforce de montrer que la temporalité est constitutive de notre propre être et participe au concept de l’être. Surgit l’idée clé : le temps est l’horizon de l’être. C’est à la lumière du temps que l’être se comprend.

Cette question est chevillée au corps de l’humain.

Entre l’idée sartrienne qui se voudrait libératrice, et l’être prisonnier dans son essence, Paul Ricœur a proposé une autre voie, posant la question de l'être —ainsi que la posait déjà l'existentialisme d'avant-guerre— comme engagement, engagement de l'être comme acte. C’est par l’éthique, “visée d’une vie accomplie sous le signe d’actions estimées bonnes” que le soi accède à sa plus haute vérité.

C’est une constante de Ricœur, en fidèle disciple de Husserl : l'acte humain, l'agir, comme mode de l'être dans la modernité, un être qui, au cœur de la cité, répond à sa dimension "avec les autres".

Dès lors se trouve réintroduite la dimension éthique, absente chez Sartre. Sans un sujet responsable l’éthique est sans fondement. Pour Ricœur, comme pour Gabriel Marcel, être c'est "être avec". Le "moi" se construit par l'autre, avec l'autre. Ricœur disait : “le plus court chemin de soi à soi passe par l’autre.”

Pourquoi des réflexions préliminaires aussi volumineuses sont-elles nécessaires ? Parce qu’une certaine idée de l’être n’est jamais innocente de la manière dont “l’être nous vient à l’idée” (cf. E. Lévinas).

 Pouvons-nous, devons-nous reconnaître la dignité de personne à l’être au moment où les gamètes ont fusionné pour composer un agglomérat de substances physico-chimiques dont le développement et les transformations vont aboutir à l’individu autonome, construisant une histoire, s'inscrivant dans un faisceau de relations, s'imprégant d'une bonne dose d’angoisse quenourrit la conscience du destin mortel.

Gérard LEROY

Quelques outils bibliographiques en prise directe avec le sujet

- Aristote, Métaphysique

- E. Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs

- Martin Heidegger, Être et Temps, Gallimard

- Paul Ricœur, Avant la loi morale l’éthique, Encyclopedia Universalis

- Hubert Doucet, Au pays de la bioéthique, Labor&Fides

- Xavier Thévenot, Repères éthiques, Ed. Salvator

- Xavier Thévenot, Avance en eaux profondes, Ed. DDB